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Vers la liberté
Même si j’étais enfin libre, je ne pouvais guère prétendre me la couler douce. Nous traversâmes la nuit sans nous arrêter, nos chevaux constamment au galop. Kosta voulait ainsi mettre le plus de distance possible entre nous et le château de mon geôlier. Je ne pouvais qu’en être heureuse, au souvenir du calvaire que j’y avais enduré pendant près de deux mois. Les assauts répétés du sire de Canac avaient laissé des traces indélébiles dans ma mémoire. Aujourd’hui, je rêvais de vengeance comme jamais auparavant…
Nous chevauchâmes longtemps après le lever du soleil, n’empruntant que des routes à travers bois, entrecoupées de courts passages dans les champs. Nous évitions les chemins déjà tracés et les minuscules hameaux habités. Je suivais mon compagnon tant bien que mal, ayant beaucoup moins l’habitude que lui des longues chevauchées. Il ne dit mot de tout le trajet, regardant en arrière de temps à autre pour s’assurer de ma présence, sans plus. Devant son manque apparent d’enthousiasme, je me demandais parfois s’il avait accepté cette mission de plein gré ou si on l’y avait contraint.
Nous nous arrêtâmes enfin, après que le soleil eut atteint son zénith. Je ne fus pas fâchée de pouvoir descendre de ma monture. Je ne sentais plus mon fessier et mon corps tout entier regimbait à l’idée de faire ne serait-ce que quelques pas. J’avais des courbatures à force de lutter contre le sommeil qui menaçait de me faire tomber de cheval. Je n’avais qu’une idée en tête : dormir. Je fis cependant un effort manifeste pour conduire ma monture au bord de l’eau afin qu’elle puisse se désaltérer. Kosta y était déjà, tenant la bride d’une main et un rouleau de parchemin de l’autre. Je constatai que nous devions avoir sensiblement le même âge. Il était à peu près de la même taille que Nidolas, mais la similitude s’arrêtait là ; il avait les cheveux courts et bruns, les yeux verts et un long nez droit qui lui donnait un air beaucoup trop sérieux. Sa lecture lui fit froncer les sourcils, puis se frotter le menton d’un air perplexe. Je n’osais le déranger. Lorsqu’il m’adressa finalement la parole, je m’y attendais si peu que je sursautai, ce qui le fit enfin sourire.
— Eh oui ! Je ne suis pas muet.
Il me regardait avec des yeux rieurs tout en roulant son parchemin. Puis il s’avança finalement vers moi.
— Je ne suis pas très bavard de nature et le risque que représentait votre fuite demandait une attention particulière. Je me voyais très mal rendre compte de votre capture, ou de votre mort, à messire Alexis.
Je ne le laissai pas terminer.
— Vous voulez dire que ma fuite résulte d’une manigance d’Alexis ?
— Vous ne le saviez pas ?
Il avait l’air franchement surpris. Ainsi donc, tout le monde savait probablement que mon Cyldias était l’instigateur de ce projet, sauf moi. Pourquoi m’avait-on tenue dans l’ignorance ? Et tous ces complices, que savaient-ils exactement de ma relation ambiguë avec le deuxième sire de Canac ?
— Je croyais que vous étiez au courant depuis le début. Alexis n’a pas beaucoup apprécié le récit des traitements qu’on vous a infligés bien qu’il se doutait déjà de ce que son frère vous réservait. Intervenir restait cependant difficile. Vous avez certainement remarqué que les relations entre eux ne sont pas des plus fraternelles. Cet état de choses remonte à une douzaine d’années déjà, alors qu’ils n’étaient pas encore des hommes.
Je tendis l’oreille, intriguée, mais il ne poursuivit pas son récit, préférant, dit-il, laisser Alexis me relater cet épisode. Kosta revint plutôt à mon évasion.
Nous devions donc trouver un moyen de vous arracher à l’hospitalité d’Alejandre – le mot le fit tiquer – avant qu’il ne parvienne à vous épouser. S’il avait réussi, jamais nous n’aurions pu vous tirer de ses griffes par la suite ; vous lui auriez appartenu à part entière.
Il secoua le parchemin qu’il tenait à la main.
— Je ne devais l’ouvrir qu’une fois la portion la plus dangereuse du trajet effectuée. Le village de Précian est juste derrière cette colline que vous voyez au loin. Ce sera alors la fin du voyage pour moi ; un autre guide vous y attend pour la poursuite de votre périple. Nous y serons en fin d’après-midi, si nous remontons en selle bientôt. Nous prendrons juste le temps d’avaler quelque chose pour nous permettre de tenir jusque-là.
J’acquiesçai, ne sachant trop quoi dire. Je me dirigeai vers les sacoches suspendues à ma selle, comptant y trouver de quoi me rassasier, mais il m’arrêta.
— J’ai tout ce qu’il faut. Mieux vaut ne pas entamer vos réserves. Je ne sais pas s’il vous sera possible de vous ravitailler à Précian. Je préfère partager mes provisions avec vous, étant, pour ma part, assuré de retrouver mon foyer au plus tard demain matin.
L’espace d’un instant, je fus tout de même tentée de jeter un œil dans mes bagages ; je n’avais aucune idée de ce que je transportais. Ce serait pour plus tard…
Mon estomac criait famine depuis quelques heures déjà et c’est avec appétit que je mangeai ce que Kosta m’offrit. Nous reprîmes ensuite la route. Je dus lutter avec acharnement contre le sommeil qui me harcelait de plus belle. Il y avait plus de vingt-quatre heures que je n’avais pas fermé l’œil et la peur de ne pas tenir jusqu’au village me tenaillait. Mon compagnon proposa bientôt de me prendre en selle devant lui et de remorquer mon cheval. Reconnaissante, je m’installai le plus confortablement possible. Je ne tardai pas à m’enfoncer dans un sommeil chaotique, mais tout de même régénérateur. Sans peine, la poigne de fer de mon cavalier me maintint en selle le reste du trajet. Je repris contact avec la réalité alors que le soleil descendait doucement sur l’horizon. Je présumai que j’avais dormi environ quatre heures, lesquelles me furent bénéfiques.
— Je vois que vous êtes réveillée. Voulez-vous reprendre place sur votre monture ?
Je le fis aussitôt, lui permettant d’être plus à l’aise.
— Nous serons bientôt arrivés. Vous pouvez déjà voir les cheminées fumer là-bas. Nous nous arrêterons en périphérie du village, chez des amis. Cette halte nous permettra de faire l’échange de guide sans attirer l’attention de même que de prendre un repas digne de ce nom. Ce ne sont pas des gens riches, mais la grandeur de leur cœur compense pour leur manque de ressources.
Peu avant l’entrée du village, nous obliquâmes vers la droite, empruntant un chemin plus étroit que celui dans lequel nous nous trouvions précédemment. Nous avions dû laisser la sécurité des bois, la forêt se faisant plus rare dans les environs. Une quinzaine de minutes plus tard, nous étions en vue d’une petite maison de pierre au toit de chaume. De jeunes enfants jouaient devant la chaumière et un âne broutait paisiblement un peu plus loin. Cette vision fut mon premier vrai contact avec la vie de paysans.
Ayant perçu notre approche, les gamins arrêtèrent soudain leurs jeux et se précipitèrent à l’intérieur pour annoncer notre venue. Peu après, une femme sortit de la demeure à leur suite. Elle nous fit de grands signes de la main et les enfants se ruèrent à notre rencontre. Ils étaient quatre, deux garçons et deux filles. L’aîné avait environ une dizaine d’années alors que la plus jeune ne devait pas en compter plus de quatre. Je ne pus m’empêcher d’avoir une pensée pour ma fille perdue, qui ne grandirait jamais, et je sentis ma gorge se nouer. J’avais refusé de me laisser emporter par son souvenir depuis mon arrivée, pour ne pas sombrer davantage, mais la vue de cette famille me ramena un moment en arrière ; le temps de me rappeler qu’elle était beaucoup mieux là où elle était aujourd’hui, loin de la souffrance…
Kosta descendit de sa monture et m’invita à l’imiter. Les enfants ne purent cacher leur curiosité devant la dame à la longue cape noire. Mon guide m’avait demandé de la porter, juste avant de bifurquer vers ces terres, et de rabattre le capuchon sur ma tête. Celui-ci jetait une ombre sur mes yeux et rendait difficile la vue de leurs couleurs divergentes. Kosta ne voulait surtout pas créer d’émoi, ne sachant pas ce que les enfants pouvaient avoir entendu concernant les femmes au regard comme le mien. J’avais obtempéré, ne pouvant guère faire autrement dans les circonstances, même si je me sentais davantage comme une évadée en cavale de cette façon.
On me présenta chacun des enfants : le plus vieux, Laniel, ensuite Jamille, puis Thanis et la plus jeune, Mabel. Kosta s’accroupit à leur hauteur et leur expliqua que la dame qui l’accompagnait supportait difficilement la lumière du jour. Mes yeux ne pourraient supposément pas s’y habituer avant d’avoir vu un guérisseur.
— Maman en a justement un comme invité, se dépêcha d’annoncer Laniel, d’un air triomphant. La dame n’a qu’à lui demander son aide. Je vais le prévenir !
Sur ces mots, le gamin disparut à l’intérieur ne laissant pas à Kosta l’opportunité d’intervenir. Je croyais que mon compagnon serait consterné par cette annonce, mais je me trompais. La nouvelle ne semblait pas le déranger outre mesure, le faisant même sourire. Il entra à la suite des trois autres enfants et je n’eus d’autre choix que de les suivre.
Dans la petite maison, la femme, répondant au nom de Béline, me salua avant de retourner à son chaudron, l’air timide. Puis un homme de petite taille vint vers nous. Kosta me présenta Hélion. Avant que je ne puisse ajouter quoi que ce soit, un jeune homme nous rejoignit, remorqué par un Laniel très fier de lui. Je remarquai avec surprise que le présumé guérisseur n’était autre que Zevin, celui qui avait favorisé, avec Alexis, ma fuite du groupe de Simon. Il me semblait que cela avait eu lieu depuis une éternité déjà.
Mis au fait de mon supposé problème par les bons soins du jeune garçon, Zevin lui promit, avec le plus grand sérieux, de faire de son mieux pour y remédier tout en m’entraînant dans une petite pièce servant de réserve, à l’arrière de la maison. Assurée que nous serions à l’abri des oreilles indiscrètes, je m’empressai de lui demander la raison de sa présence.
— Je crois que votre agréable compagnie me manquait, me dit-il avec un clin d’œil.
Retrouvant son aplomb, il m’expliqua que sa présence aux côtés d’Alexis remontait à leur enfance et que son savoir – il était vraiment guérisseur – lui avait été transmis par un vieil oncle. Il me raconta rapidement qu’il venait d’une famille aux racines très anciennes et aux multiples dons bienfaiteurs. Même si la puissance de leurs pouvoirs avait diminué à travers les lignées de descendants, les capacités de ses derniers membres étaient encore largement suffisantes pour les besoins des communautés qu’ils côtoyaient.
— Vous savez, Naïla, les blessures magiques sont devenues beaucoup plus rares depuis la fin des hostilités, mais elles sont encore présentes. Toutefois, les cas que je rencontre aujourd’hui sont souvent dus à l’inexpérience d’apprentis sorciers qui se découvrent soudain des dons bien étranges.
Devant mon air étonné, il m’expliqua qu’il y avait encore des Êtres d’Exception qui naissaient de parents ignorants de leur passé et du sang métissé qui coulait dans leurs veines depuis plusieurs générations. Très vite, ces parents se rendaient compte que leur progéniture était différente de celle des autres. Ils consultaient alors des guérisseurs qui les envoyaient finalement à des mages-guérisseurs. Eux seuls pouvaient réparer les dégâts causés par ces enfants.
— Leurs parents ne devraient-ils pas être eux-mêmes un peu sorciers ?
— Pas nécessairement. Quand le métissage devient moins présent dans le sang, il arrive souvent que les dons s’effacent pendant plusieurs générations avant de s’affirmer à nouveau.
— Et qu’advient-il de ces enfants ?
— Bien avant que je ne sois moi-même guérisseur, mes aïeuls tentaient d’expliquer aux parents l’origine de ces dons, espérant que leur enfant puisse un jour reprendre la place qui lui était due et aider notre monde à se remettre de son passé. Mais mes ancêtres ont dû se rendre à l’évidence : sans un enseignement sérieux par des gens compétents, des Sages en l’occurrence, il était impossible que ces jeunes puissent faire autre chose que s’attirer des ennuis. De plus, certains parents, convaincus pas la Quintius…
Il me jeta un œil interrogateur.
— Oui, Meagan m’en a parlé. Continuez…
— Alors ces parents, convaincus par la Quintius que leur fils ou leur fille était possédé par quelque esprit malfaisant de leur invention, le confiait aux dirigeants de l’organisation pour qu’ils l’exorcisent. Le même dénouement se répétait chaque fois : l’enfant ne survivait pas à la cérémonie. Ce qui est le plus troublant dans cette histoire, c’est que les parents ne pouvaient jamais récupérer le corps de leur petit. Comme on soupçonnait les grands prêtres de s’approprier ces enfants dans le but de les instruire pour ensuite les exploiter, il fut décidé de les isoler dans un orphelinat spécialement conçu pour eux, près de la frontière des Terres Intérieures, loin des regards indiscrets. Il en est toujours ainsi depuis, mais il est de plus en plus rare qu’on doive y conduire un enfant. Pour ma part, je n’en ai amené qu’un là-bas. Les dons de ceux que j’ai croisés, au hasard de mes rencontres, ne valaient même plus la peine qu’on s’en préoccupe tellement ils avaient diminué. Bientôt, nous n’aurons plus à nous en inquiéter. Malheureusement, si les Êtres d’Exception disparaissent, l’avenir de notre monde s’en ressentira…
Il ajouta, se parlant davantage à lui-même :
— Il reste tout de même quelques rares exceptions qu’on ne s’explique pas et qui demeureront, je l’espère, des cas isolés.
Il me jeta un regard en coin que je ne parvins pas à interpréter, avant de revenir à la raison de ma présence dans cette pièce.
— Il est grand temps que vous contrôliez…
Je l’interrompis, me rendant bêtement compte que tout le monde me vouvoyait et que cela n’avait guère de sens à mes yeux.
— Je pense qu’on devrait se tutoyer…
Zevin acquiesça d’un signe de tête avant de reprendre simplement où il en était.
— Que tu contrôles davantage les dons dont tu as hérité de par ta naissance et que tu sembles incapable d’utiliser à bon escient, compte tenu de ton manque d’expérience.
Il eut un demi-sourire.
— Je n’imaginais pas que nous pourrions retrouver une descendante de la lignée maudite. Même si l’on m’avait dit que je devrais un jour aider une Fille de Lune à maîtriser ses immenses pouvoirs, je ne l’aurais jamais cru. Quelle idée aussi de vouloir vous cacher dans un autre monde afin de vous sauver la vie, si l’on ne vous apprend pas comment vous défendre une fois jetés dans la gueule du loup !
Je le laissai discourir tout en l’observant. Il farfouillait dans son sac en bandoulière. Il s’arrêta finalement et sa main reparut, tenant une étrange petite amulette en bois. Je m’approchai, curieuse. Il leva les yeux vers moi et je crus voir une ombre traverser son regard. L’impression fut si brève que je doutai d’avoir bien vu. Il saisit ma main droite et y déposa l’objet. Je fus surprise de le sentir glacé dans ma paume. En réexaminant de plus près, je constatai que ce que je croyais être du bois n’avait finalement rien de commun avec ce matériau. Après avoir fait rouler le talisman entre mon pouce et mon index une bonne dizaine de fois, je n’avais toujours aucune idée de la matière qui le constituait. Sa forme singulière m’intriguait ; ce que j’avais d’abord pris pour un ovale maladroitement taillé se révéla plutôt être la représentation d’un œil.
La sculpture, qui avait dû être beaucoup plus nette lors de sa création, ne laissait maintenant deviner que la forme de l’iris et de la pupille. La surface, patinée par les ans, était lisse et douce au toucher. Je rapprochai l’objet de mon visage, tentant de mieux distinguer les contours de ce qu’il avait été. Une question allait jaillir sur mes lèvres, mais je poussai plutôt un cri de douleur. Je lâchai l’amulette, que j’entendis heurter le sol, plaquant une main sur mes yeux dans un geste instinctif. Le temps que je réalise ce qui venait de se produire, la douleur avait disparu. Je me gardai cependant de bouger, de peur de la raviver. Je sentis alors la main de Zevin se poser doucement sur mon épaule, au moment où la voix de Béline se faisait entendre de l’autre côté de la porte.
— Est-ce que ça va ? demanda-t-elle, incertaine.
— Oui, oui, ce n’est rien, lui répondit Zevin. Un simple malaise passager. Ne vous inquiétez pas. Nous serons de retour dans une minute. Ça va ? me demanda-t-il ensuite.
— Oui. Enfin, je crois. Je n’ose pas ouvrir les yeux…
— Tu peux le faire sans crainte ; il ne t’arrivera plus rien. Je suis désolé de n’avoir pas eu le temps de te prévenir de ce qui allait se passer ; tu m’as devancé en plaçant le pendentif devant tes yeux. Mais c’est probablement mieux ainsi. Tu n’as pas eu à vaincre l’appréhension de la passation du pouvoir, puisque tu ne savais pas à quoi t’attendre.
Pendant que je rouvrais doucement les yeux, il m’expliqua que ce petit talisman permettait de transmettre le pouvoir nécessaire à la modification de la couleur de mes iris sans que j’aie à en faire l’apprentissage. Mes yeux ne prendraient désormais leurs couleurs d’origine qu’en présence de ceux qui connaîtraient ma véritable identité, jamais plus devant des étrangers. Et tout cela sans aucun effort de ma part. Une vraie bénédiction ! Il refusa toutefois de m’en dire davantage et se referma comme une huître, son regard à nouveau traversé par une ombre douloureuse, quand je lui demandai comment un objet de cette valeur avait pu aboutir entre ses mains.
— Est-ce que toutes les Filles de Lune ont ce pouvoir ?
— Oui, mais, comme toi, elles ne savent pas toutes s’en servir.
— Est-ce que Mélijna…
Il m’arrêta, sachant manifestement où je voulais en venir.
— Entre Filles de Lune, vous ne pouvez vous dissimuler cette particularité puisque vous appartenez à une seule et même famille, et servez donc les mêmes intérêts.
Il fit une pause, avant d’ajouter :
— En théorie, du moins…